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 LES ENFANTS DE HÚRIN

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MessageSujet: LES ENFANTS DE HÚRIN   LES ENFANTS DE HÚRIN Icon_minitime1Dim 23 Oct - 16:20

Les enfants de Húrin

de J.R.R. Tolkien




LES ENFANTS DE HÚRIN Tolkie10
Illustration d'Alan Lee



PRÉSENTATION
Comme d'habitude, avec les éditions Christian Bourgois, nous nous trouvons en présence d'un livre grand format (24 x 16), à l'aspect sobre et classique, à la couverture cartonnée, le papier agréable au toucher et nanti de huit illustrations pleine page (dont celle de couverture) sur papier glacé, et que j'estime pourtant un peu cher : 25 euros quand même, alors que l'ouvrage est seulement broché et non relié. Pour trois euros de moins, Le livre des contes perdus, lui, était relié... mais ne comportait pas d'illustration. Cette première édition a été établie et préfacée par Christopher Tolkien, traduite de l’anglais par Delphine Martin, illustrée par Alan Lee (les 8 en couleur et encore 25 en noir & blanc), de 2007 (pour l'édition anglaise) et 2008 chez nous, et comporte 300 pages. On y trouvera une Préface, une Introduction : La Terre du Milieu aux jours anciens, une Note sur la prononciation des noms propres, le Conte en lui-même (213 pages), trois Arbres généalogiques simplifiés, deux Appendices : L'évolution des grands contes et La composition du texte, une Liste des noms apparaissant dans le conte, une Note sur la carte et enfin la Carte dépliable bichrome noir & rouge du Beleriand. Pour les petits budgets, probablement lui préférer l'édition Pocket (2009), trois fois moins chère.
Nous sommes ici en présence non pas d'un roman au sens classique du terme, ni même d'un texte – tel que nous le concevons lorsqu'on lit un livre – mais bien de la reconstitution d'une histoire à partir de différents textes, tous de la main de J.R.R. Tolkien, mais réassemblés par son fils après des années d'étude sur les matériaux en sa possession, afin de proposer une histoire complète, unifiée et surtout abordable par qui ne connaîtrait pas l'univers de la Terre du Milieu, ses âges multiples, ses peuples.
Puisque cela a déjà été fait, et plutôt bien fait, je reprends ici une partie de l'article écrit par Julien Mansencal (avec la collaboration de Julien Hugerot) et intégralement consultable à cette adresse : Tolkiendil.
Je me permets d'y faire des coupes claires – l'article supposant une connaissance et du conte proprement dit et de son contexte, et pour cette raison, je déconseille de le lire avant d'avoir lu le conte – comme d'y rajouter des précisions et des commentaires, le tout entre crochet.

« L’origine de l’histoire de Túrin est à chercher du côté de la passion du jeune Tolkien pour le Kalevala, l’épopée nationale finlandaise, écrite au début du XIXe siècle par Elias Lönnrot en se basant sur une tradition orale pluriséculaire [Sur Wikipédia, une présentation du Kalevala]. L’ayant découvert au début des années 1910 dans sa traduction anglaise, il ne tarda pas à s’intéresser à la version originale […]. En 1914, Tolkien [alors âgé de 22 ans] entreprit la rédaction d’une version personnelle de l’histoire de Kullervo, un personnage du Kalevala au destin tragique, qui séduit une femme qu’il ignore être sa sœur et finit par se suicider en se jetant sur son épée. Ce que Carpenter décrit comme n’étant « guère plus qu’un pastiche de Morris », auteur que Tolkien appréciait particulièrement, resta inachevé, mais pas sans descendance, car la vie de Túrin présente des similitudes incontestables avec celle de Kullervo. [Ce commentaire de Mansencal est tiré de Une Biographie, par John Carpenter, p. 89 (édition Pocket). Précisions que c'est cet intérêt qu'il portait à William Morris (1834 – 1896, traducteur, par exemple, de la Völsunga Saga, qui raconte notamment l'histoire de Sigurd – histoire que Tolkien reprendra dans La Légende de Sigurd et Gudrún, publié en 2010 par les éditions Christian Bourgois) qui lui fit choisir comme première tentative d'écriture l'adaptation de l'une des histoires du Kalevala : les chants 31 à 36 sur Kullervo, et dont le texte a été publié pour la première fois par HarperCollins en 2015, The Story of Kullervo. Or, l'histoire de Túrin est justement en partie inspirée par celle de Kullervo. En partie seulement car d'autres influences se font sentir, telles celles de Beowulf et de Sigurd, deux héros qui affrontent le dragon. Puis, à partir de 1917, Tolkien se lance dans la rédaction des Contes perdus, vaste entreprise qui cherche entre autre à constituer une mythologie et dont trois contes forment la base de départ : Beren et Luthien, La chute de Gondolin et Les enfants de Húrin. De ce dernier et de ses toutes premières ébauches, il ne reste que quelques traces, assez éloignées de la strate suivante et qui est celle que l'on peut lire dans Le livre des contes perdus (publié en 1984), Turambar et le Foalokë (c'est-à-dire Túrin et le dragon).] La trame qui y est établie restera en grande partie stable dans l’esprit de Tolkien. Quelques années plus tard, […] Tolkien se lança dans la rédaction d’un long poème en vers allitératifs : Le Lai des Enfants de Húrin. [Ce lai, restera inachevé], Tolkien l’ayant abandonné en 1925 […]. Ce poème a été édité par Christopher Tolkien en 1985 dans Les Lais du Beleriand. [Rajoutons qu'il existe un court poème de 170 vers qui reprend le début contextuel des Enfants de Húrin, composé vers 1930, et qui n'a pas été publié (Source : Les lais du Beleriand, p. 171). De 1925 à 1937 (année de publication du Hobbit), Tolkien s'attacha à unifier toutes les légendes de sa mythologie, à travers différentes structures textuelles : une Esquisse de la mythologie, Le Silmarillon, et des Annales. Ce sont des textes très condensés qui visent davantage à donner un aperçu, une vue d'ensemble – de la création du monde, de la venue des Puissances, de l'éveil des elfes et de leur lutte contre Morgoth – qu'à raconter des histoires de personnages, mais où les contes – dont celui qui nous intéresse – furent retravaillés dans leur justification narrative et leur déroulement chronologique. Tolkien dut finalement tout abandonner pour, face au succès de Bilbo, s'atteler à la tâche de concevoir la suite que nous lui connaissons.] […] Ce n’est qu’au début des années 1950 qu’il put vraiment se pencher à nouveau sur les légendes de ce qui était devenu le Premier Âge du Soleil. Il semble avoir alors connu un pic d’inspiration, puisqu’il produisit bon nombre de nouveaux textes : outre une révision en profondeur de la Quenta Silmarillion, il entreprit la rédaction de nouvelles versions [de ses contes et Annales, dont] celle de Túrin. Cette dernière, rebaptisée Narn i Chîn Húrin, « Geste des Enfants de Húrin » [et publiée par son fils dans Les contes et légendes inachevés (1980)], fut étrangement abordée par sa fin […]. Christopher Tolkien date ce texte des alentours de l’année 1951. […] Il ne faut pas l’imaginer comme un texte unique : il s’agit plutôt, comme souvent chez Tolkien, d’une mosaïque de fragments plus ou moins longs, plus ou moins complets et pas toujours cohérents entre eux […]. »
Comme on peut le lire, c'est à « une mosaïque » de textes que Christopher Tolkien s'est confronté afin de parvenir, par leur étude, à offrir un conte tel qu'aurait pu le souhaiter son père, c'est-à-dire complet, unifié, et ne nécessitant aucune connaissance particulière. Malgré tout, il s'agit-là d'un patchwork. Pour reprendre les mots de Christopher Tolkien : « Bien que j'aie dû introduire ici et là des passages servants de transition entre les différents brouillons, on ne trouve aucun élément « inventé » qui soit extérieur, d'aucune sorte ni à quelque degré que ce soit, dans la version longue présenté ici. Le texte n'en est pas moins artificiel. » (Les enfants de Húrin, p. 270). Que cela ne vous rebute pas. Cette façon de parler – brouillon, artificialité – ne rend pas hommage à un texte puissant et poétique que, bien au contraire, cette construction permet de saisir dans toute son ampleur. C'est en quelque sorte le parachèvement d'un récit qui vit le jour en 1917, il y a donc cent ans, et qui nous offre une vision autonome d'un monde encore fort méconnu – celui du premier Âge de la Terre du Milieu.

Quelques conseils
Alors que vous allez entamer la lecture de ce récit, voici une ou deux suggestions pour celles et ceux d'entre-vous qui n'ont jamais lu Tolkien, ou bien seulement ses deux textes phares. Lisez éventuellement la Préface, et sautez l'Introduction qui va vous noyer, avant même de commencer le conte, dans des faits, des détails et des personnages sans intérêt réel pour le déroulement de l'histoire. C'est pourquoi je vais tenter de vous proposer une sorte de mise à jour introductive et minimale bien plus simple et de mon point de vue, amplement suffisante, pour vous lancer dans l'aventure. De même, ignorez les Notes sur la prononciation et faites comme vous le sentez... De toute façon, le naturel reprendra le dessus au cours de la lecture. Mettez éventuellement un marque-page sur la liste des noms, si de temps en temps vous souhaitez vous rafraîchir la mémoire sur tel ou tel personnage, tel ou tel lieu. Et ne dépliez la carte que si vous vous sentez perdu. Elle n'est à mon goût pas assez précise, comprenant à la fois un manque d'information et des informations inutiles, écrite de surcroît en caractères bien trop petits. Une carte sous forme de périple, d'itinéraire de Túrin, eut été, à la manière d'un Ulysse ou d'un Jason, bien plus utile et captivante.
Il vous faudra alors affronter le premier chapitre. Les deux, trois premières pages sont redoutables, pleines de noms, de généalogies, de quoi vous étourdir. Foncez ! Il n'y a que huit, dix patronymes à retenir. Le reste n'est pas significativement important. Et comme ces noms-là reviendront, peu importe si vous saisissez de quoi il retourne à ce moment précis. Je vous donne de toute façon l'essentiel ci-dessous. Puis le second chapitre, moins étouffant, narre la contextualisation de l'histoire – la grande bataille des Larmes innombrables. Laissez-vous porter par la narration et l'événementiel. Seule l'atmosphère qu'ils mettent en place et sa conclusion seront importantes pour la suite du récit qui débute vraiment avec le chapitre 3 et se focalise sur quelques individus. Ce chapitre, très court, présente la confrontation entre deux personnages – Húrin et Morgoth – et amorce la malédiction. Alors, enfin, au chapitre quatre, commence l'histoire de Túrin proprement dite. Rassurez-vous, il reste suffisamment de matière, puisqu'il y a 18 chapitres et que seuls encore un ou deux n'accompagnent pas Túrin, mais sa sœur, Niënor, ce qui vous explique d'ailleurs le titre de l'ouvrage. Il s'agit donc bien ici de suivre le destin de Túrin et de Niënor, confrontés qu'ils sont à la malédiction qui pèse sur leur famille.
Je vais donc à présent tenter de vous donner deux ou trois informations clés afin que vous ayez une vue d'ensemble suffisante pour vous permettre de vous repérer dans l'Histoire et la géographie du texte.

Introduction
Nous sommes au Beleriand, nom donné à la partie Ouest du continent avant l'océan. Trois peuples y coexistent. Les Elfes, les Nains et les Hommes. Il y a deux grands peuples elfiques : les Sindar (qui sont restés au Beleriand) et les Noldor (qui quittèrent le Beleriand pour aller au Valinor, un continent de l'autre côté de l'océan, la terre des Valar – les grandes puissances de ce monde – avant de revenir au Beleriand). Ces deux peuples sont appelés Eldar. Les Sindar font généralement tout pour rester cacher de Morgoth. Les Noldor sont ici pour le combattre et bien souvent préfèrent l'affrontement. Les Nains n'apparaissent que via les « petits nains ». Attention !!! Ne vous laissez pas abuser par le terme de « petit ». Il ne s'agit pas d'une pré-version des Hobbits. Pas du tout. C'est un peuple de Nain qui fut banni. Sans terre, leur savoir diminua. Ils sont quasiment éteint à l'époque du conte et n'apparaissent que sur deux chapitres. Les Hommes se divisent eux aussi en deux groupes : les Edains et les Orientaux. Les Edains, ce sont trois maisons d'Hommes qui ont fuit le pouvoir de Morgoth, de l'Est vers l'Ouest. Les Orientaux, ce sont des hommes qui sont tombés sous la coupe de Morgoth et qui ont poursuivi les Edain. Húrin est le chef de la maison de Hador (du nom du premier chef de cette maison). Ils ont, lui et son peuple, aidé les Elfes Noldor lors de leur lutte contre Morgoth. Ils sont donc amis des Elfes. Túrin est son fils. La mère de Túrin, Morwen, est elle aussi la fille d'un chef d'une maison d'Homme ami des Elfes Noldor (la maison de Beör).
Simplifions : il y a des elfes (Eldar) qui forment deux peuples (Sindar et Noldor) ; des hommes (Edain) qui aidèrent les elfes et dont Túrin est le fils d'un de leur chef, Húrin (maison de Hador) ; et quelques nains.

[Clin d'œil pour ceux qui ont vu les films ou lu Le Seigneur des anneaux : vous connaissez Elrond, l'Elfe de Foncombe. Elrond est le petit-fils de Tuor, qui est le cousin issu de germain de Túrin, c'est-à-dire, le petit-fils du fils du frère du grand-père de Túrin... Vous avez suivi ^^ ?]

À l'époque du conte, les Elfes (et de fait tous les peuples libres) sont en « guerre » contre Morgoth. Morgoth est un Vala, une des puissances qui a aidé à la réalisation de la Terre, mais qui en désire la domination totale. Il est le mal absolu. Lorsqu'il maudit, il n'appelle pas une force extérieure – c'est lui l'origine de la malédiction (comme le précise Christopher Tolkien dans Les enfants de Húrin, p. 16). Il a « créé » les orques, les dragons, les balrogs. Il cherche surtout à écraser ceux qui se dressent contre son pouvoir, et qui sont à ce moment du conte au nombre de quatre, cités dans ce récit. Thingol (Elfe Sindar) et son épouse Mélian (une Puissance moindre – qui peut donc partiellement résister à Morgoth), Orodreth (Elfe Noldor), qui, en raison des avis de son Conseil, prône la discrétion, et surtout Turgon (Elfe Noldor) qui demeure dans la cité cachée de Gondolin. Morgoth sait que lorsqu'il aura abattu ces quatre là, plus personne ne pourra lui résister au Beleriand. Nous sommes donc en présence d'une guerre larvée, un monde sombre où peu d'espoir demeure face à la force d'un des concepteurs de cette Terre.
Morgoth réside au Nord, dans Angband. Si l'on se dirige vers le Sud, on trouve des plaines de moins en moins désertiques, où finalement le peuple de Hador (Húrin, Túrin) s'est installé : le Dor-Lómin. Ces plaines sont cernées par les montagnes. Si on les franchit, au Sud, on trouve une vaste forêt (Brethil, Doriath, en fonction de la partie de cette forêt). C'est là que des Hommes se sont réfugiés, mais aussi que se trouve le royaume de Thingol. À l'Ouest de cette forêt, se trouve une grande plaine (Talath Dirnen). Deux fleuves la délimitent à droite et à gauche : le Teiglin – qui sert de frontière entre la forêt et la plaine (à droite) – et qui ferme donc la plaine à l'Est ; et le Narog pour l'Ouest où, au-delà, se trouve le royaume d'Orodreth (à gauche).
Simplifions : Dor-Lómin au Nord (Hommes), la grande forêt au centre (Hommes et Elfes), et loin au Sud-Ouest le royaume d'Orodreth (Elfes).
Vous voilà parés.

L'HISTOIRE
C'est celle d'une malédiction qui poursuit les enfants de Húrin. Tout commence avec la guerre des Larmes innombrables où la force réunie des Hommes et des Elfes affronte celle de Morgoth et de ses armées. À l'issu de cette bataille, Húrin est capturé et conduit devant Morgoth qui le somme de lui révéler l'emplacement de la cité secrète de Gondolin. Devant son refus, Morgoth maudit Húrin et ses descendants et le condamne à voir leurs destins par ses yeux, les yeux de Morgoth. Commence alors pour Túrin, personnage taciturne, rancunier, fier, aux colères vives, mais aussi enclin à la pitié, fidèle et généreux, un long périple pour tenter de trouver sa place dans le monde, loin de la malédiction. D'abord accueilli chez les Elfes, il doit fuir, se cacher, affronter l'injustice, les trahisons, la responsabilité de ses actes, et son pire ennemi, le puissant Glaurung, premier de tous les dragons. Sans le vouloir, tout ceux qui seront de près ou de loin attachés à ses pas, devront composer avec les drames qui frappent sans cesse la vie sombre et noire de Túrin.

MA CRITIQUE
Que l'on ne s'y trompe pas. Ici, sous couvert d'une histoire qui justifie les désastres apportant peu à peu la ruine des peuples du Beleriand et la lente mais certaine victoire de Morgoth – pilier indispensable à la mythologie développée par Tolkien – c'est une vraie tragédie qui nous est contée, à la manière d'un Œdipe (Túrin y ressemble beaucoup – notamment dans le fait qu'il essaie d'échapper à sa destiné) ou d'une Électre (auquel Húrin peut-être comparé dans sa résolution inflexible). C'est ici toute la force et la beauté de ce conte, de nous emporter avec lui dans la chute irrémédiable de Túrin et de boire jusqu'à la dernière goutte l'amertume et l'horreur de sa destiné. D'ailleurs, le texte ne cesse de nous interroger. Est-ce en Morgoth que réside la force incoercible du destin – supérieure en cela au vouloir humain ? Cette première interrogation est particulièrement vraie pour Niënor, la sœur de Túrin, très belle représentation de la culpabilité de l'innocence où la tragédie remplie pleinement sa fonction, celle de mettre en scène le malheur sans cause et que l'esprit ne peut justifier. Ou bien est-ce l'hybris d'un Túrin inflexible et orgueilleux qui le condamne finalement à subir le sort qui est le sien ? Ou y a-t-il simplement enchaînement des décisions – c'est-à-dire réaction de Túrin à des péripéties déterminées – qui finalement le conduira à subir son destin, et qu'il aurait pu éviter en faisant d'autres choix ? Nous sommes bien ici au cœur de l'interrogation du Tragique et de la capacité à être maître ou non de notre destiné. Túrin embrasse pleinement cette dernière proposition car c'est sa propre réussite qui bien souvent provoque son échec, aporie du tragique l'assimilant à une figure œdipienne. Nous pourrions même pousser le questionnement plus loin en nous interrogeant sur le fait que se sont les actions du père qui enclenchent la tragédie – et qui font reporter sur l'innocence les conséquences qu'elles entraînent et sur lesquelles les descendants/les non responsables n'ont en définitive pas prise. Si un semblant de réponse peut se lire dans les décisions qui se prennent en face de l'inéluctable – une liberté forcément restreinte et dont Túrin ne cesse de s'éloigner en commettant des forfaits de plus en plus horribles – l'hybris semble aussi y avoir sa part, notamment dans la constante mise en œuvre des perspectives contraires, souvent restituée par des conseils extérieurs (voir à ce propos le dragon), en opposition avec les sentiments manifestés par ceux sur qui reposent l'anathème. Pourtant, il n'est pas dit que cela aurait suffit à détourner l'épée du destin, tels que le montre les déplacements du Dragon. D'ailleurs, cette figure du dragon – monstre qui représente non seulement le mal, mais aussi le chaos des forces extérieures (et qui est donc à placer en regard des conseils : sagesse, pressentiment qui se heurtent au désir et à l'aveuglement - ce qui est judicieusement traduit par le pouvoir que possède le regard d'un dragon) et qui menace l'ordre social – nécessiterait un plus long développement, notamment comme figure emblématique du Destin. C'est à chacun en la matière de se faire une opinion, offrant ainsi une lecture très ouverte sur un sujet qui justement interroge notre capacité à être libre. Signalons à ce propos l'excellente structure du récit qui double les schémas narratifs. L'histoire peut en effet se scinder en quatre parties ; les deux premières formant une première section, les deux suivantes, une seconde. Or, la seconde section, dans ses axes narratifs, reproduit la première, mais en l'intensifiant. Cette structure renforce le côté inéluctable de la destiné puisque Túrin refait ou revit les mêmes actions, avec des conséquences toujours plus graves. Mais elle a aussi comme fonction de happer le lecteur au sein de cette même destiné, comme un tourbillon de plus en plus puissant qui nous y entraînerait. L'espoir est systématiquement déçu et les forces du roman nous aspirent comme elles broient Túrin. C'est probablement au cœur de cette spirale que réside la grande force de ce conte.
Personnellement, j'aime beaucoup l'écriture de Tolkien, grave, épurée, tel un Racine, qui fait parler ses personnages avec majesté et emphase. Vaguement archaïsante, cette façon de faire peut, je le reconnais, en rebuter plus d'un. Mais ce refus d'un modernisme outrancier convient à mon sens parfaitement à un conte des jours anciens et magnifie une matière dont les assises sont antiques. Les descriptions, poétiques, ne permettent que de renforcer le charme de l'histoire.
Plus problématique est l'assemblage dont ce récit est la réalisation. On le discerne par moment –  explications qui sortent du contexte purement narratif, ellipses déstabilisantes, justifications des actions à n'en plus finir afin de que l'ensemble des fils qui nous conduit peu à peu au drame final nous paraisse cohérent. Ce n'est pas si fréquent, mais c'est le prix à payer pour profiter d'un texte complet, unifié, du conte dans toute son ampleur. On pourra aussi à quelques endroits, pour les nouveaux lecteurs, s'agacer de pages – une ou deux par-ci, par-là – qui retombent dans le travers de la connaissance mythologique encyclopédique, avec des noms de lieux et de personnages qui donnent le tournis. Elles restent heureusement fort peu nombreuses et n'ont pas d'incidence sur le cours du récit. Enfin, et c'est un avis vraiment personnel, je regrette toutes ces illustrations. Je ne remets pas en cause le talent d'Alan Lee, mais je n'ai pas besoin de lui pour me laisser porter, pour visualiser le monde que Tolkien fait surgir sous nos yeux. Cela entrave mon imagination et donc, cela m'agace (d'autant plus que cela n'est sûrement pas sans effet sur le prix). Un livre sans la moindre image aurait eu largement ma préférence, couverture inclus.

Oubliez tout ce que vous croyez savoir sur l'auteur du Seigneur des anneaux et allez lire Les enfants de Húrin, conte tragique. Vous découvrirez Tolkien et pourrez ainsi vraiment dire si vous l'appréciez ou non.

MA NOTE : 16 (catégorie roman littéraire)



P.S. Mon cher Voyageur Solitaire, il y a peu tu as écrit : « J'aime les grandes musiques épiques, les tragédies, les histoires sombres emplies de fatalité et de destins, les personnages complexes, voire torturés ». Et bien voilà, ce livre est fait pour toi ^^.


Source de l'image de couverture : Elbakin, « Interview avec Alan Lee pour Les enfants de Húrin ».

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Dernière édition par Astre*Solitaire le Jeu 22 Fév - 22:28, édité 3 fois
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cdang

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MessageSujet: Re: LES ENFANTS DE HÚRIN   LES ENFANTS DE HÚRIN Icon_minitime1Dim 23 Oct - 17:29

Ce roman est àmha une excellente introduction à la Terre du milieu : bien plus léger, en taille et en style, que les autres ouvrages, et tout à fait dans le ton (histoire à la fois héroïque et tragique).

L'histoire figure déjà dans le Silmarillion, mais là ça forme un conte complet. Il est inutile de déjà connaître l'univers pour s'y immerger.
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VIC

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MessageSujet: Re: LES ENFANTS DE HÚRIN   LES ENFANTS DE HÚRIN Icon_minitime1Dim 23 Oct - 17:52

Je n'ai pas lu LES ENFANTS DE HÚRIN, mais lu le Silmarillionil y a bien des années.
La lecture de cette critique donne envie de lire ce "Tolkien", mais pour ma part, je préfèrerais d'abord avoir lu le Kalevala. Histoire de créer une synergie entre les sujets, je vais parler du Kalevala dans la section BD :
https://les-terres-de-vs.forumgratuit.org/t2285-lukkarinen-ronkoteus#21931
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cdang

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MessageSujet: Re: LES ENFANTS DE HÚRIN   LES ENFANTS DE HÚRIN Icon_minitime1Lun 24 Oct - 10:10

Sinon, dans le même genre, je crois que Christopher s’apprête à sortir Luthien et Beren.

C'est sûr que s'il découpe le Silmarillion, il a de quoi s'assurer encore quelques bons revenus (tu achèteras quatre bouquins au lieu d'un), mais d'un autre côté, si ça rend la chose plus digeste…


Dernière édition par cdang le Lun 24 Oct - 20:07, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: LES ENFANTS DE HÚRIN   LES ENFANTS DE HÚRIN Icon_minitime1Lun 24 Oct - 19:33

Cdang a écrit:
L'histoire figure déjà dans le Silmarillion
Tout à fait, mais il s'agit là d'un abrégé très condensé, qui fait passer à la trappe bon nombre de confrontations et d'échanges d'opinions. La version "allongée" du Narn i Chîn Húrin peut, elle, se lire dans Les contes et légendes inachevés du Premier Âge - mais avec des blancs et des annexes reprenant des développements parallèles.
VIC a écrit:
La lecture de cette critique donne envie de lire ce "Tolkien"
Hé ben merci ^^. Ça fait bien plaisir à lire.

VIC a écrit:
mais pour ma part, je préfèrerais d'abord avoir lu le Kalevala
Pourquoi pas ^^. C'est de toute façon une bonne lecture. Je te mets un lien vers Gallica où tu pourras le télécharger en français et en PDF légalement (traduction de 1867). Des traductions plus modernes (au nombre de 2) sont accessibles via divers éditeurs : par Perret - traduction métrique, aux éditions Champion, 18 euros et 700 pages... une édition que j'aime bien ; et par Rebourcet chez Gallimard en édition Quarro, pour 25 euros, traduction réputée difficile. Néanmoins, il ne s'agit que d'inspiration. Cela te donnera des clés de lecture supplémentaires, mais pas les clés indispensables - qui se trouvent davantage dans Tolkien même. De plus, à partir du moment où les sources t'intéressent, Beowulf et la légende de Sigurd sont indispensables car l'affrontement avec le dragon est le point d'orgue de l'histoire. Le contexte de l'affrontement fait davantage penser à Beowulf, alors que l'affrontement en lui-même renverrait plutôt à Sigurd. D'ailleurs, dans Les contes perdus, il y est fait directement allusion puisque Tolkien y écrit que « quiconque goûte le cœur d'un dragon connaîtra toutes les langues des Dieux ou des Hommes, d'oiseaux ou de bêtes » (Contes Perdus, p. 375), comme c'est le cas pour Sigurd qui comprend le langage des oiseaux après avoir mangé le cœur de Fafnir (mais cela ne survivra pas au remaniement des contes). Il n'y a aucune vieille traduction française - il te faudra donc te les procurer sous forme de bons vieux livres ^^. Pour Beowulf, celle de Crépin rééditée au Livre de poche (la fameuse collection des Lettres gothiques) est, de mon point de vue, bien suffisante. Compte environ 7 euros. Pour Sigurd, c'est plus compliqué car sa légende est présente dans l'Edda poétique (chez Fayard - gros gros bouquin pas donné, 35 euros - mais trop bien, traduit par Boyer), dans l'Edda de Sturluson chez Galimard (qui me manque Sad , traduit par Dillmann pour 23 euros) et dans La Saga de Sigurdr ou la parole donnée, Les Éditions du Cerf, encore et toujours par Boyer - vieille édition super chère - 40 euros. Quant aux sources tolkieniennes, indubitablement, c'est Le Livre des contes perdus, que je ne te conseille pas dans l'immédiat car il est vraiment difficile à lire - soit 16 euros chez Pocket en deux volumes, ou 25 euros chez Bourgois en édition compacte - que je préfère pour circuler entre les histoires et les références. Tu peux avoir une idée du contenu en allant sur cette page Wikipédia. Soit dans les 120 euros pour avoir les sources de base... tout de même. Elles se font chères, les légendes.

Cdang a écrit:
Sinon, dans le même genre, je crois que Christophe s’apprête à sortir Luthien et Beren.
Oui, cela paraît normal. Mais merci pour l'info, je l'ignorais. Néanmoins, je ne pense pas qu'il le fasse pour le Silmarillon dans son intégralité, ni non plus pour l'Ainuindalë ou l'Akalabêth... encore que. Par contre, je pense que les trois contes essentiels, premiers, et qui furent quasiment à la base de toute l'œuvre, eux, seront effectivement publiés sous cette forme : Beren et Luthien, La chute de Gondolin et Les enfants de Húrin. Pour notamment deux raisons : d'abord parce que comme ils sont un peu le cœur des histoires, ce sont ces contes qui furent par Tolkien les plus travaillés et retravaillés (il y a de la matière pour une publication indépendante) ; ensuite parce que c'était l'un des objectifs de Tolkien, que ces contes puissent être lus pour eux-même, indépendamment de tout contexte. Ce faisant, son fils ne fait que finalement répondre à un souhait de son père. Et c'est aussi la raison qui me fait dire qu'il n'ira pas au-delà car Tolkien n'avait pas conçu - enfin du moins, c'est ce que j'ai cru comprendre - les autres histoires de cette manière (elles ont d'abord surgi sous forme d'Esquisses ou d'Annales qui se sont ensuite développées) : il n'y a que la création du monde (un conte immense, et même coupé par endroit par le fils dans les Contes perdus), les Silmarils, le collier des Nains, et la venue d'Eärendil qui soient de vrais contes à l'origine. Mais je ne pense pas qu'il y ait dans les papiers de Tolkien de quoi permettre la parution de ces récits de manière indépendante. Mais évidemment, je peux tout à fait me tromper, je suis très très loin de tout savoir sur cette question ... et en fait je l'espère bien ^^.

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VIC

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MessageSujet: Re: LES ENFANTS DE HÚRIN   LES ENFANTS DE HÚRIN Icon_minitime1Lun 24 Oct - 19:37

Merci Astre*Solitaire pour toutes ces références. Je suis très impressionné par ton érudition sur toutes ces différentes éditions. J'ai lu Beowulf et Sigurd, mais je serai bien incapable de dire dans quelle édition, honte à moi.
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cdang

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MessageSujet: Re: LES ENFANTS DE HÚRIN   LES ENFANTS DE HÚRIN Icon_minitime1Lun 24 Oct - 20:09

Astre*Solitaire a écrit:
Cdang a écrit:
L'histoire figure déjà dans le Silmarillion
Tout à fait, mais il s'agit là d'un abrégé très condensé
Ce qui n'est pas forcément un mal…


Astre*Solitaire a écrit:
Cdang a écrit:
Sinon, dans le même genre, je crois que Christopher s’apprête à sortir Luthien et Beren.
Oui, cela paraît normal. Mais merci pour l'info, je l'ignorais.

http://www.tolkiensociety.org/2016/10/new-tolkien-book-beren-and-luthien/
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Astre*Solitaire

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MessageSujet: Re: LES ENFANTS DE HÚRIN   LES ENFANTS DE HÚRIN Icon_minitime1Mer 26 Oct - 13:43

Je suis allé voir sur l'adresse indiquée et, un peu comme je le craignais, cela m'a davantage l'air d'une compilation soigneusement ordonnée que de la refonte de l'ensemble en un texte nouveau - j'attendrais donc patiemment la parution et les avis des anglophiles pour savoir si cette version et leurs probablement faibles commentaires qui l'accompagneront vaudront l'achat.

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MessageSujet: Re: LES ENFANTS DE HÚRIN   LES ENFANTS DE HÚRIN Icon_minitime1

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