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 LA MAISON DE CARLYLE ET AUTRES ESQUISSES

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Astre*Solitaire

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MessageSujet: LA MAISON DE CARLYLE ET AUTRES ESQUISSES   Sam 19 Nov - 19:49

La maison de Carlyle et autres esquisses

de Virginia Woolf








PRÉSENTATION
La maison de Carlyle et autres esquisses de Virginia Woolf (1882 - 1941) a été publié par les éditions Mercure de France, au sein de leur collection Bibliothèque étrangère, en 2004. Ce recueil est traduit de l'anglais par Agnès Desarthe (Normalienne et agrégée d'anglais, elle a d'abord travaillé comme traductrice. Son roman Une partie de chasse, obtient en 2012 le Goncourt des animaux, décerné par des membres de l'académie Goncourt. En collaboration avec Geneviève Brisac, son éditrice à L'école des loisirs, elle a consacré à Virginia Woolf une émission sur France Culture. Source : Wikipédia). Très vieille maison d'édition (dont vous pourrez découvrir l'historique en suivant ce lien), rachetée par Gallimard, elle propose un catalogue très littéraire, mélange d'un fond prestigieux (Gide, Aragon, Le Clézio) et de nouveauté. La collection nous propose un format un peu atypique, un A5 (148 x 210) redécoupé et donc plus petit (140 x 205) et qui offre un sympathique confort de lecture, sur un papier bouffant, crème, mais un peu léger, à la couverture non rigide très agréable, et surtout, broché. À côté d'auteurs peu connus, on pourra trouver quelques raretés, d'où l'intérêt de la collection, tels Minuit à Serampore de Mircea Éliade (nouvelle fantastique sur le temps), ou Veilleur de nuit (textes autobiographiques pour la plupart inédits en français) de Maxime Gorki. Si le livre comporte 112 pages, elles ne sont pas représentatives du contenu. Les pages de garde, des titres de la collection et surnuméraires (celles constitutives du premier et dernier cahier), représentent déjà 16 pages. Puis nous avons une Préface de Geneviève Brissac, Une morale du risque en littérature, de 6 pages, une Introduction de David Bradshow de 16 pages, deux pages pour la Note de lecture et une pour les Remerciements. Puis une fois lu les Esquisses proprement dites, nous avons 8 pages de Notes, 32 pages de Commentaires, deux pages de Notes biographiques et une page pour le Menu. Ainsi les Esquisses elles-mêmes, au nombre de sept, ne nécessitent que 21 pages. C'est donc davantage à des informations paratextuelles que l'on a affaire, qu'à un authentique texte littéraire, qui représente moins de 20 % du livre (18,75% pour être exact).  

L'HISTOIRE
Je vous propose ici la présentation effectuée par le site des éditions Mercure de France (à retrouver à cette adresse) : « Les sept textes totalement inédits qui composent ce petit livre sont datés de 1909. Ils figurent dans un carnet que Leonard Woolf, le mari de Virginia, a retrouvé longtemps après la mort de sa femme et qu'il n'a donné à dactylographier qu'en 1968. Mais il est mort à son tour peu après et la personne chargée de ce travail l'a rangé sans trop savoir qu'en faire. La maison de Carlyle n'a été retrouvé une nouvelle fois que tout récemment.
Virginia Woolf a donc vingt-sept ans quand elle rédige ces pages. Elle n'a encore rien publié, elle n'est pas mariée et elle en souffre. Et ce qu'elle appelle les démons noirs et velus de la dépression l'assaillent déjà. Elle va nous donner ici des esquisses, des croquis, mais on y trouve déjà les mêmes qualités que dans les œuvres les plus accomplies. Elle est déterminée, comme elle dit dans le Journal, à écrire non seulement avec l'œil, mais avec l'esprit, à découvrir la vérité sous le voile des apparences. Chacun des sept chapitres de ce recueil est lié, soit à des épisodes qui ont compté dans la vie londonienne de l'époque, soit à des questions cruciales concernant la vie et le travail de l'auteur. Virginia va ainsi nous faire assister à un dîner en ville, puis à un incroyable procès en divorce, nous donner un portrait du couple Darwin, ainsi que du couple Carlyle, chacun dans sa demeure, nous entraîne dans un salon littéraire, celui de son amie Lady Ottoline Morrel, nous croquer le portrait d'Amber Reeves, célèbre féministe du moment.
Le trait est sûr, vif, il n'y a guère d'adjectifs, peu d'adverbes, et déjà on sent que c'est un grand écrivain qui va naître. » Je passe ici sur cette dernière phrase qui relève davantage de la démarche publicitaire que de l'analyse littéraire, se permettant même sans en avoir l'air, sous la forme d'une épiphrase (voir la note 1), d'associer « grand écrivain » (et le talent qui va avec), avec le minimalisme d'écriture, et se sert donc d'une figure de style pour mettre en avant un prosélytisme littéraire discutable. Car cette édition est surtout la rencontre d'un journal oublié et de son commentaire par David Bradshaw qui nous ouvre ainsi les portes de plusieurs univers, celui de Virginia Woolf, mais également celui de la société anglaise des années 10.

MA CRITIQUE
Il y a donc dans ce livre, deux textes. Celui de Virginia Woolf et celui de la critique, qui se présente sous la forme de deux points de vue. Le premier est celui de David Bradshaw, professeur d'Oxford en littérature moderne anglaise, spécialiste de la littérature anglaise de la fin du XIXe au début du XXe siècle et malheureusement décédé cette année, à l'âge de 61 ans, d'un cancer (un lien en anglais sur ses publications), et de Genevièvre Brisac, Normalienne et agrégée de Lettres, éditrice et écrivaine (Prix de l'Académie française pour Les filles, en 1987). Et ce sont deux opinions qui se heurtent, presque, qui s'affrontent, et qui donnent ainsi d'intéressantes perspectives de lecture.
Très franchement, n'acheter ce livre que pour les Esquisses de Virginia Woolf n'est intéressant que si l'on étudie l'autrice, ou si l'on fait des recherches sur la littérature anglaise de la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle. Car la valeur littéraire intrinsèque de ces brèves descriptions est franchement limitée. Bien que l'on puisse, à raison, estimer cette force d'écriture par le style dense, ramassé et volontairement ironique (provocateur ?) et distancié – « On se demande comment Mrs Loeb est devenue une femme riche. On songe a un accident ; » (p. 55, sans point d'interrogation, vous le noterez) ; « Il avait pris soin de ne jamais pécher ; en même temps, il n'avait pas la moindre flexibilité. » (p. 57/58) ; « Margaret ne possède pas le charme qui rend Gwen meilleure que le portrait que je fais d'elle » (p. 45) – on ne peux s'empêcher à notre tour d'en faire une lecture lointaine, détachée, comme non signifiante : en quoi cela finalement nous intéresse-t-il ? C'est anecdotique au possible et bien trop « crayonné » pour demeurer longtemps dans la mémoire – des croquis rapides, si rapides qu'ils s'effacent comme on lit le suivant. S'il n'y avait pas Virginia Woolf en bas de la page, ces Esquisses n'auraient très probablement jamais été publiées.
Ainsi n'est-ce pas tant leur valeur littéraire qui prime, mais bien la manière dont ils éclairent une autrice, de ce qu'ils peuvent apporter à la compréhension de celle-ci. Bradshaw l'a bien compris qui ne commente pas les textes pour eux-même mais qui les contextualise pour pouvoir ensuite affiner la perception que l'on peut avoir de Virginia Woolf : « Ce journal de 1909 […] constitue un apport substantiel à l'œuvre de Virginia Woolf, ne serait-ce que parce qu'il fournit de nouvelles informations concernant l'état d'esprit de l'écrivain durant cette année […]. » (p. 24). C'est pourquoi ses notes et commentaires vont dans le sens d'un « donner à voir » de cette époque, des ses habitants plus ou moins célèbres (on croise Brontë, H.G. Wells et plein de noms très anglais qui parfois donnent le tournis), de la vie de Virginia et d'une tentative de comprendre l'état d'esprit de l'écrivaine sans pour autant réduire ses textes à cela. Et pour ma part, c'est ce qui m'a permis d'apprécier ce livre, car, hasard ou motivation inconsciente, je fus pris au même moment dans un réseau léger de lectures croisées – La ballade du vieux marin de Coleridge, et Frankenstein de Marie Shelley – qui se télescopèrent dans ce petit recueil, où l'on retrouve Carlyle qui avait donné une description assez dépréciative de Coleridge, et qui me renvoya à La ballade du vieux marin citée par Shelley dans Frankenstein (Shelley est morte avant la naissance de Woolf – ce sont juste des intertextualités que je mets ici en évidence). C'est donc tout un monde qui est patiemment reconstitué, un petit bout de l'aventure littéraire qui est donnée à voir, et qui rend la lecture de ces notes, de ces analyses, stimulantes.
La critique du côté français tombe, me semble-t-il, dans ce piège qui consiste à voir, dans ces sept esquisses, l'art magistral, subtil et magnifique de Virginia Woolf. Pour ce faire, Brisac emprunte des chemins argumentatifs que nous ne suivrons pas, tel celui de considérer l'esquisse comme genre littéraire à part entière, « l'affirmation d'un style moderne, délivré de tout apparat ». Forcément. Il n'est pas question d'apparat, puisqu'il n'y a pas d'intention – ce n'est pas écrit dans le but d'être lu. Et de retrouver la question essentielle, qu'est-ce qu'un texte (ici littéraire) ? Cela lui suffit néanmoins - et une fois acquis le statut d'œuvre, puisqu'il s'agit de Virginia Woolf -, il n'y a qu'un pas que notre agrégée franchie aisément, accordant dès lors à ces brefs croquis, la « valeur infinie » que ces « portraits inédits » ne peuvent que receler (p. 14). Ce qui nous étonne ce n'est pas cette approche différente qui souhaite accorder à ces notes d'un journal une valeur littéraire authentique, pour eux-même, mais bien les arguments utilisés qui bâtissent ce point de vue en essayant de décrédibiliser celui proposé par Bradshaw. Ces arguments sont tantôt médiocres, se contentant d'être à la limite de l'insulte, son confrère étant accusé de « servir la misogynie et les préjugées » (p. 13), tantôt contradictoires, puisque si la valeur de ces textes est infinie, leur commentaire ne peut que l'être aussi, nécessairement. En quoi y aurait-il alors problème à commenter 38 lignes (dites satiriques) sur 9 pages (dites solennelles) ? D'autant plus que Bradshaw affirme bien (p. 21) que ces esquisses « exercent le même attrait et révèlent les mêmes qualités que les œuvres les plus accomplies de Virginia Woolf ». C'est juste qu'ici, le commentaire s'essaie à comprendre, à contextualiser, pour offrir ces bouts de plume dans leur verticalité extradiégétique et permettre au lecteur du XXIe siècle de mieux situer des textes qui, sans quoi, nous paraîtraient probablement surannés. Néanmoins, au-delà du positionnement des critiques, Brisac nous propose une orientation de lecture intéressante, celui d'un « programme littéraire » où « il s'agit d'attraper les mouvements de la conscience, les soubresauts de l'âme », (p. 10). De fait, elle nous incite à voir dans l'ellipse, dans la condensation nerveuse, comme un principe de tropisme littéraire pour recouvrer une vérité de la description et de l'être insaisissable. En ce sens, on pourrait rapprocher cette lecture des textes autobiographiques de Sarraute où justement, le tropisme est la transcription de ces chocs internes indescriptibles qui ne transparaissent que fugitivement dans le comportement et les actions des êtres. C'est conférer à Virginia Woolf, une place spéciale - et probablement méritée - dans la réflexion théorique de la transcription littéraire. Et c'est peut-être en ce sens, cette quête de la recherche d'une Vérité qui, par essence est inaccessible, que la lecture de ces lignes woolfiennes - qui traduisent le projet de l'autrice de Mrs Dailoway - devient compréhensible, abordable par le lecteur, intelligemment mis en lumière par le contexte qui le porte. Et ainsi la boucle est-elle bouclée.
Il reste dommage que l'édition de ces esquisses oppose deux visions de la critique, comme le suggère en creux la couverture – préfacé par Geneviève Brisac, mais non introduit par David Bradshaw – alors qu'au final, elles sont compatibles. Pourtant, hors étudier Virginia Woolf ou être un inconditionnel de son art d'écrire, un tel recueil ne peut que décevoir. L'intérêt surgit dans la découverte/l'entrée dans cette culture littéraire anglaise des débuts du XXe siècle ; mais aussi, et peut-être malgré l'édition, sur le débat de fond littéraire en général et son étude – deux écoles qui s'opposent, une ancienne (Bradshaw) et une résolument moderne (Brisac) – et nous interroge sur l'être, l'auteur et le littéraire, question à jamais ouverte.


MA NOTE : 7 (les esquisses seules) / 13 (avec les commentaires) (catégorie roman littéraire)


Note
1- Une épiphrase est l'association d'un commentaire explicatif ou d'une réaction affective, ici « on sent... », avec ce qui la précède, et qui s'y articule. Ainsi le « et déjà on sent que c'est un grand écrivain qui va naître » vient-il commenter l'analyse stylistique des esquisses. On la reconnaît souvent en ce que l'épiphrase est autonome : c'est le cas ici puisque la partie conclusive peut s'ôter sans problème. Pourtant, on remarquera qu'elle change de sens si on lui retire la première partie : il lui manquerait alors sa cause. Il y a donc un transfert sémantique de la description de l'écriture au talent de l'écrivain. On se sert de l'isotopie sémantique pour effectuer un déplacement sémantique. C'est ainsi que la caractérisation du style, permet à son tour de caractériser l'art littéraire. Or, les deux conceptions ne sont en aucun cas interchangeables. Il s'agit donc ici de la mise en avant d'une certaine conception de la littérature (d'autres aspects de ces mises en avant sont suggérés dans ma critique) au détriment d'une autre. Le procédé manque peut-être un peu d'élégance.


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MessageSujet: Re: LA MAISON DE CARLYLE ET AUTRES ESQUISSES   Sam 19 Nov - 20:33

J'ai peu lu Virginia Woolf. Je suis plus intéressé par la personne et son univers que par son œuvre en fait. Sa beauté fragile et mélancolique, la dépression qui la minait, ses amours féminines et masculines, sa hantise de la folie qui l'amena au suicide...
Il y a quelque chose de puissamment tragique, fatal, romantique (dans le premier sens du terme) chez elle. Je dirais presque qu'elle s'est trompée de siècle, qu'elle aurait dû vivre à l'époque des Romantiques, de Baudelaire et de Louis de Bavière, sorte de poétesse tourmentée ou incomprise...
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MessageSujet: Re: LA MAISON DE CARLYLE ET AUTRES ESQUISSES   Sam 19 Nov - 21:15

Moi, c'est exactement l'inverse - je connais mieux (enfin connaître, c'est un très grand mot là) l'œuvre que la personne. Cela d'ailleurs nous ramène au problème soulevé par la critique en toile de fond. Celle anglaise s'appuie sur la tradition, qui est notamment de connaître un auteur afin d'éclairer l'œuvre. Alors que celle française, résolument moderne, dénie toute possibilité de connaissance de l'auteur car il n'y a pas fusion des êtres entre auteur et personne. Analyser de la sorte, ce serait se tromper d'analyse. On s'en tient donc au seul texte (ce qui peut également être critiqué, mais passons).
Et c'est là que c'est intéressant - car si la vie de Virginia Woolf que tu décris peut effectivement la faire basculer au cœur d'un romantisme disparu, ses théories sur l'écriture sont d'une terrible modernité - elle révolutionne, elle est en avance sur son temps - alors que c'est une époque qui va chercher à ôter le sens à la narration, à l'écriture (on est en route vers le nouveau roman) - elle a déjà franchi cette étape et s'interroge sur les non dits de l'écrit, la retranscription du réel. C'est une recherche qui en France se fera à partir des années 40 si je ne me trompe pas. C'est là que l'on peut constater tout l'écart qu'il y a entre l'être et l'auteur.


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MessageSujet: Re: LA MAISON DE CARLYLE ET AUTRES ESQUISSES   Mer 23 Nov - 23:48

Je crois n'avoir jamais lu V.Woolf et je ne connais quasiment rien de sa biographie.
Cette présentation me passe un peu au-dessus de la tête car j'ai également des grosses lacunes sur l'histoire littéraire, les styles, les romans "modernes", etc. J'aimerais bien une petite synthèse sur ces sujets-là, car je me sens totalement perdu, donc assez inapte à participer à la discussion.

Par ailleurs sur la forme, je pense que le texte d'Astre*Solitaire gagnerait beaucoup à être aéré avec des sauts à la ligne. Les blocs de texte sont plutôt intimidants.
Même si je ne peux participer, c'est une bonne chose de voir un tel sujet très qualitatif.
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